Localisation du site
Le site saladoïde ancien de Soufrière
est localisé dans la commune du même nom, au sud de la
côte Caraïbe de la Dominique (Figure 6). Il domine de
quelques dizaines de mètres, sur son flanc sud, la vallée
qui débouche sur la mer au niveau du village. Il est situé
au niveau d'un étrécissement de cette vallée
près de son embouchure. Cette vallée s'élargit
ensuite vers l'amont où elle forme un cirque cerné par
les reliefs abrupts des mornes Acouma, Plat Pays et Patates. Les
terrains de ce cirque semblent parfaitement adaptés pour
l'agriculture. La rivière qui coule au fond de cette vallée
provient d'une source sulfureuse ce qui rend son eau impropre à
la consommation. Par contre, au niveau du gisement amérindien
au bas du flanc nord de la vallée sourd une source d'eau
douce. Aujourd'hui le gisement a très largement été
recouvert par l'extension du village. C'est d'ailleurs cette
extension qui est à l'origine de la découverte du site.
Figure 6 : Soufrière, la zone
grisée indique l'emplacement du site saladoïde ancien.
Historique des recherches
Le site saladoïde ancien de la Soufrière
a été découvert par M. Carl Winston en 1976 lors
de travaux de terrassement au bulldozer, préliminaires au
lotissement de la zone. Face à l'importance du matériel
dégagé il a signalé ses découvertes au
Dr. Honychurch. Après une première visite le Dr.
Honychurch a fait appel au savoir faire de H. Petitjean Roget qui a
réalisé un premier sondage de 3m2. Les résultats
de ces travaux complétés par ceux d'une première
prospection systématique de l'île ont été
publiés dans les actes du 7éme congrès de
l'Association Internationale d'Archéologie de la Caraïbe
(H. Petitjean Roget, 1978). Ces travaux ont conclu à la
présence d'un niveau d'occupation saladoïde ancien
exceptionnellement bien conservé sous une couche de ponces.
Suite à cette publication plus aucun travail n'a réalisé
sur le site de Soufrière.
Opérations de terrain menées en
2005
Pour cette première année de sondage
sur le site saladoïde ancien de Soufrière nous avons
choisi de travailler dans la même parcelle de H. Petitjean
Roget en 1976, une parcelle qui est restée vierge de toute
construction. Tout comme lui, nous avons tout d'abord choisi de
réaliser deux sondages manuels au niveau de la coupe fruit du
travail du bulldozer en 1976, à l'ouest de l'emplacement
supposé de son propre sondage. La puissance de la
stratigraphie mise au jour dans ces sondages et la paléotopographie
complexe qu'ils ont permis de découvrir nous a incité à
compléter ces travaux par une tranchée mécanique
à l'extrémité nord de la parcelle (Figure 7).
Figure 7 : Soufrière, plan des
travaux réalisés en 2005.
Stratigraphie et paléotopographie
Dans les deux sondages, une stratigraphie
comparable a pu être observée . La base de la
stratigraphie correspond à une couche de sable grossier de
couleur orangée. Ce niveau pourrait correspondre à une
couche d'alluvions anciennes liée à la source
sulfureuse. C'est sur ce niveau que se sont installés les
amérindiens. La couche liée à leur occupation du
site présente dans les sondages une épaisseur maximale
de 40 cm. Elle est constituée d'un sédiment
argilo-sableux brun enrichi en matière organique. Cette
occupation saladoïde ancienne est scellée par une très
importante couche de dépôts volcaniques d'une épaisseur
comprise entre 1,50 m et 2,60 m. Enfin, la stratigraphie est
complétée par une couche d'une cinquantaine de
centimètres de terre végétale. Cette
stratigraphie se distingue très nettement de celle observée
à quelques mètres de distance par H. Petitjean Roget de
par l'importance des dépôts pyroclastiques. Cela est lié
à la paléotopographie particulière du secteur
que nous avons sondé.
En effet, les deux sondages que nous avons
réalisés se situent de chaque côté d'un
paléochenal lié à l'écoulement des eaux
le long des pentes du Morne Patate. Ainsi, en plus du pendage général
sud-nord en direction du fond de vallée, nous avons pu
observer dans nos sondages les bords de ce chenal marqué par
un pendage orienté est-ouest. La tranchée mécanique
de 12 m que nous avons réalisé au pied de la parcelle
nous a permis à nouveau d'observer très clairement ce
phénomène (Figure 9). La conséquence de ce
contexte géomorphologique particulier est que les niveaux
d'occupation précolombiens présentaient un fort pendage
et n'étaient préservés que sur une partie de la
surface du sondage ouest. L'histoire géologique complexe du
gisement de Soufrière nécessitera lors des prochaines
campagnes une étude plus approfondie associant l'analyse des
données géomorphologiques et des données
volcanologiques.
Le sondage Est
Le sondage Est de 2 m x 1 m a été
implanté à proximité immédiate de la zone
de fouille de 1976. La fouille a été réalisée
manuellement, l'ensemble du sédiment a été
tamisé et le matériel a été recueilli au
sein de chaque unité stratigraphique par passe de 10 cm
d'épaisseur en suivant le pendage naturel. Les niveaux
volcaniques qui scellent la couche d'occupation amérindienne y
ont plus de 2,50 m d'épaisseur. Le niveau archéologique
y est conservé sur toute sa superficie mais présente un
important pendage sud-nord lié à la pente général
du Morne Patate associé à un fort pendage est-ouest
correspondant aux rives du paléo-chenal.
Il s'est révélé très
riche en matériel archéologique en place et
particulièrement bien conservé. Ce matériel se
compose presque exclusivement de tessons de céramique (342
pièces) associés à quelques restes de débitage.
Le sondage Ouest
Le sondage Ouest de 2 m x 1 m a été
implanté en bordure ouest de la parcelle. La fouille y a été
réalisée selon la même méthode que dans le
sondage Est. Les retombées pyroclastiques y sont légèrement
moins épaisses (entre 1,50 m et 2,40 m). Ce sondage intercepte
partiellement le paléo-chenal de ce fait le niveau
d'occupation n'y est préservé complètement que
dans son tiers sud-ouest. Il a malgré tout livré une
importante quantité fragments de céramiques (159
tessons) ainsi que quelques restes de débitage. Ces restes
céramiques se présentaient souvent sous la forme de
gros fragments de récipients fracturés en place (Figure
8). Ce fait témoigne de la faiblesse voire de l'inexistence
des perturbations post-dépositionnelles. Cette impression est
renforcée par la bonne qualité de conservation des
pièces. Tout comme dans le sondage Est, aucun reste
alimentaire n'a été découvert. Il s'agit
malheureusement d'une situation classique dans les terrains
volcaniques récents des Petites Antilles où la forte
acidité du sédiment ne permet pas la conservation de ce
type de vestiges.
Figure 8 : Soufrière 2005,
Sondage Ouest, fragments de céramiques fracturés en
place.
La tranchée Nord
La tranchée Nord de 12 m de long pour 50 cm
de large a été implantée en limite aval de la
parcelle afin de vérifier la conservation à ce niveau
de la couche amérindienne ainsi que la position du
paléo-chenal. La question de la conservation du niveau
amérindien été en fait problématique dans
cette partie nord du terrain qui avait été concernée
par le passage du bulldozer en 1976. De fait, il n'a été
observé dans la tranchée que sous forme relictuelle.
Par contre, la tranchée a bien intercepté le
paléo-chenal (Figure 9) et nous a permis de bien observer les
dépôts alluviaux, correspondant vraisemblablement à
d'anciennes terrasses, aux dépens desquels il est creusé.
Figure 9 : Soufrière, tranchée
Nord, bord est du paléo-chenal rempli de retombée
volcanique.
Le matériel céramique
La collection archéologique issue de nos
travaux à Soufrière se compose quasi exclusivement de
restes céramiques. Seuls moins d'une dizaine de restes de
débitage viennent compléter la série. Il s'agit
de quelques petits éclats et d'un nucléus en jaspe
rouge. Nous nous attacherons dans le cadre de ce rapport à
présenter les résultats d'une première analyse
des restes céramiques. Le matériel provenant des deux
sondages sera présenté de façon globale.
Analyse quantitative
En suivant la logique scientifique qui conduit la
mission archéologique sud-Dominique, pour cette première
analyse quantitative de la série céramique du site de
Soufrière nous avons utilisé la même procédure
que celle qui a servi à l'analyse des séries saladoïdes
anciennes de Martinique (Bérard, 2004)2. Tous les fragments de
céramique ayant une longueur maximale supérieure à
2 cm ont été analysés. Après ce premier
tri, la série se compose de 501 pièces d'un poids total
de 8469 g et correspondant à 525 unités de comptage3
(Tableau 2).
Elle se décompose en 14,5 % de bords
(dont 1,5 % de bords de platines et 0,8 % d'extrémités
de cylindres), 75,8 % de tessons de corps (dont 3,8 % de
fond de platine et 0,6 % de panses de cylindres), 1,2 % de
fragments d'encolure et de goulot, 4,4 % de bases et 4,2 % d'éléments
de préhensions.
Concernant les bases, on observe une nette
prédominance des fonds plats sur les bases annulaires et une
absence de supports excentrés. Parmi les préhensions,
on observe avec la plus grande fréquence les anses en oreille,
puis viennent les anses verticales en "D" suivies par un
petit nombre d'anse en tenons.
Tableau 2 : Soufrière,
comptage des restes céramiques.
Pour ce qui est des décors près de
35 % des pièces en porte un. La technique le plus
fréquemment utilisée est la peinture, suivie de
l'incision puis du modelage. Les décors peints peuvent être
monochromes (rouges), bi-chromes (rouges et blancs) ou tri-chromes
(rouges, blancs et noirs). La peinture se trouve régulièrement
associée aux deux autres techniques. Si l'incision peut
intervenir seule, le modelage se présente dans la collection
toujours associé à, au moins, l'une des deux autres
techniques.
Les résultats de cette première
analyse aussi bien en termes de pourcentage qu'en termes de
présence/absence (Tableau 3) paraissent tout à fait en
accord avec les conclusions des études réalisées
sur les séries saladoïdes anciennes martiniquaises. Cette
première constatation permet d'assurer l'attribution de
l'occupation amérindienne de Soufrière à la
phase saladoïde ancienne. Il est cependant encore un peu tôt,
vu le caractère très préliminaire de la
l'analyse ci-dessus, pour discuter sur des bases solides de la
réalité du degré de proximité entre les
différentes séries. Les résultats d'une analyse
plus qualitative laisse cependant espérer qu'il pourrait être
important comme nous allons le voir.
Tableau 3 : Soufrière, analyse
en termes de présence/absence des restes céramiques.
Informations d'ordre typologique et iconographique.
La série que nous avons recueillie à
Soufrière reste pour l'instant trop limitée pour qu'il
soit possible de mener une analyse typologique et iconographique
complète. Nous nous contenterons donc ici de présenter
quelques éléments ponctuels.
D'un point de vue typologique, quelques éléments
reconstitués nous permettent d'avoir quelques données.
Il s'agit essentiellement de quatre pièces : un fragment
de coupe avec un marli incisé, une base annulaire de coupe, un
fragment de vase tronconique et un fragment de vase caréné
rond polychrome. Chacun de ces éléments a pu être
intégré très aisément à la
typologie de la céramique saladoïde ancienne définie
à partir des séries martiniquaises (Figures 10, 11 et
12).
a.
b.
Figure 10 : a. Soufrière
(Dominique), fragment de coupe à marli incisé, b. Vivé
(Martinique), coupe à Marli incisé (les deux éléments
sont à la même échelle).
a.
b.
Figure 11 : a. Soufrière
(Dominique), fragment de vase caréné rond polychrome,
b. Vivé (Martinique), Vase caréné rond
polychrome (les deux éléments sont à la même
échelle).
a.
b.
Figure 12 : a. Soufrière
(Dominique), fragment de vase tronconique évasé, b.
Vivé (Martinique), Vase tronconique évasé.
Pour ces différents exemples, la
convergence avec les pièces martiniquaises est liée non
seulement à la morphologie générale des
récipients mais aussi au module des pièces, aux
techniques utilisées pour les décorées ainsi
qu'aux motifs dont elles sont porteuses.
Cette grande proximité au niveau
iconographique entre les pièces provenant de Soufrière
et celles venant de Martinique se remarque aussi sur d'autres
éléments comme les anses en oreilles aux décors
modelés et incisés ou les adornos (Figure 13).
a.
b.
Figure 13 : Site de Soufrière,
a. Anses en oreilles aux décors modelés incisés,
b. Adornos trichrome.
Enfin, au-delà de la convergence avec les
séries martiniquaises, si le doute était encore permis
concernant l'attribution chronologique de l'occupation amérindienne
de Soufrière, on retrouve dans la série tous les types
de décors caractéristiques de la phase Saladoïde
ancienne comme les motifs grillagés (Figure 14).
Figure 14 : Site de Soufrière,
tessons à motif grillagé.
Ainsi, la céramique provenant du site de
Soufrière semble se prêter particulièrement bien
au type d'étude comparative que nous souhaitons entreprendre
dans le cadre de ce programme. Les résultats préliminaires
que nous présentons ici semble témoigner en faveur
d'une très forte similarité entre les séries
martiniquaises et le matériel de Soufrière. Cependant,
il est trop tôt pour aller au-delà de cette simple
constatation. Une réelle discussion concernant la valeur de
cette similarité ne pourra être menée qu'après
une étude plus approfondie et surtout plus élargie,
intégrant plus de matériel provenant de Soufrière,
d'autres séries dominiquaises ainsi que du matériel
provenant d'autres îles des Petites Antilles.
Conclusion
Malgré les difficultés que nous
avons rencontrées pour accéder au niveau amérindien
du fait de la puissance des dépôts volcaniques et malgré
la paléotopographie particulière de la zone que nous
avons exploitée, les résultats obtenus cette année
à Soufrière son particulièrement encourageants.
Ils seront complétés rapidement par deux datations
radiocarbones et par une analyse sédimentologique à
partir des échantillons que nous avons déjà
recueillis. Il nous paraît donc essentiel de poursuivre nos
recherches sur ce site lors d'une prochaine campagne. Le site de
Soufrière correspond, en effet, exactement au type de gisement
que nous recherchions en venant en Dominique. Malheureusement, il
sera difficile de l'exploiter de façon extensive du fait de
son recouvrement partiel par le village actuel. Il nous sera donc
possible d'intervenir uniquement dans les parcelles non loties qui
restent heureusement, relativement nombreuses. Notre objectif est
d'ouvrir une fouille de quelques dizaines de mètres-carrés
dans l'une de ces parcelles et d'en sonder un certain nombre
d'autres. L'emploi de moyens mécaniques nous permettra un
dégagement rapide de l'importante couche de retombées
pyroclastiques.
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